Impossible d’y échapper : depuis deux ans, conférences et débats sur l’IA et son impact sur les industries créatives se multiplient –médias, musique, design, luxe, publicité…
Face à ce flot d’opinions contradictoires, je vous propose un état des lieux sur ce que dit la science sur le sujet – les sciences :psychologie cognitive, neurosciences, sociologie de la technologie. Un moyen de dépasser l’émotionnel du débat et ancrer la discussion dans des faits concrets.
Voici, l’épisode 2 sur 4 où l’on parle de l’effet « moyenne ».
Vous avez loupé l’épisode 1 ? Découvrez sur cet article précédent les composantes scientifiques de la créativité, et ce que cela nous dit dans le match IA vs Humain.
Le risque d’homogénéité : dernier rempart ?
Les chercheurs en sociologie de la technologie comme Sherry Turkle (professeure et chercheuse renommée au MIT de Boston), mettent en garde contre les implications sociales de l'utilisation de l'IA dans la création : l'industrialisation de la création via l'IA pourrait entraîner une standardisation de la culture et des goûts.
C’est l'une des principales préoccupations soulevées par les chercheurs en sociologie et en éthique de l'IA actuellement : le risque d'uniformisation et de dépersonnalisation des créations. Ce que les spécialistes appellent l’effet « moyenne ».
La question de l’authenticité
Prenons un exemple concret. Quand on parle de produit de consommation, des études en psychologie sociale montrent que les consommateurs attribuent une valeur émotionnelle significative aux produits lorsqu'ils perçoivent une authenticité derrière, chose particulièrement vraie dans des industries comme celle du luxe.
Cette « authenticité » se définit comme intrinsèquement liée à une histoire, à la vision d'un créateur et à l’âme d'une œuvre, a fortiori lorsqu’il s’agit de quelque chose d’inédit, de nouveau, d’étonnant. De créatif.
Dans le luxe par exemple, industrie pour laquelle j'interviens très souvent en tant que conférencier créativité et conférencier innovation, la question se pose : dans un secteur où la singularité est la clé de la valeur perçue, si tout devient prévisible et algorithmique, où sera la place pour le non-conformisme et l’innovation, pour la créativité personnelle ?
Si l'IA crée des objets en se basant uniquement sur des algorithmes, elle risque en effet de produire des œuvres ou des objets dépourvues de profondeur émotionnelle.
En tout cas c’est ce que veulent croire certains.
Mais le sujet ne fait pas l’unanimité...
Des recherches sur comment dépasser le « moyennisme »
Les travaux actuels visant à dépasser le simple « moyennisme » génératif des IA progressent, et progressent vite. Les recherches dans les labos IA visent à dépasser la simple imitation statistique des IA.
C’est le cas avec ceux qu’on appelle les CAN - les Creative Adversarial Networks, qui stimulent l’innovation en s’écartant des styles établis, tandis que des modèles comme ceux de Magenta de Google Brain produisent musique et art en intégrant un contexte pour explorer des variantes inédites.
Sur le plan linguistique et textuel, GPT-4 d’OpenAI prend déjà en compte un « but » et un style, au-delà du pur alignement statistique.
Parallèlement, des chercheurs comme Margaret A. Boden (Professeur émérite de sciences cognitives à l’Université du Sussex, et fondatrice de la School of Cognitive and Computing Sciences) insistent dans leur recherche sur la nécessité de « chercher l’inattendu » via des mécanismes d’exploration et d’auto-évaluation.
Enfin, la piste de l’apprentissage par renforcement permet de générer des comportements non anticipés, ouvrant la voie à des IA plus expressives et porteuses de sens.
L’émotion dans les générations IA, c’est pour bientôt ?
L’effet « moyenne » est encore une des limites majeures des IA pour générer un résultat vraiment créatif, mais les recherches actuelles montrent que ces systèmes évoluent rapidement vers une plus grande sensibilité.
La capacité à intégrer une intention, une émotion ou un « purpose »clairement exprimés, et même à s’éloigner des schémas établis pour penser hors des sentiers battus n’est plus très loin. Question de temps, vraiment ?
Episode 3 : La limite juridique : vraie contrainte pour l’IA ?, à venir
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Cet article est le 2eme d’une série écrite début 2025 consacrée au match IA x Humain sur le sujet de la créativité.
Si vous avez manqué le 1er épisode, retrouvez-le ici : Episode 1 : Les composantes scientifiques de la créativité